Addictions aux jeux de hasard et d’argent : Interview du Dr Zinsou Sélom Degboe, Spécialiste des addictions au CHU Campus (Lomé)
- Posted on 23/02/2022 00:00
- Film
- By stephaneogou@gmail.com
Extrait de l'article: Depuis le début de la crise sanitaire, le nombre de personnes pratiquant les jeux de hasard et d’argent a augmenté, générant de plus en plus de comportements addictifs. Devenue excessive...
« … la
population togolaise doit considérer dorénavant l’addiction aux jeux de hasard
et d’argent (JHA) comme un trouble mental et demander de l’aide aux
spécialistes pour se remettre »
Depuis le
début de la crise sanitaire, le nombre de personnes pratiquant les jeux de
hasard et d’argent a augmenté, générant de plus en plus de comportements
addictifs. Devenue excessive, la pratique du jeu n’est plus adaptée à la vie
quotidienne, elle se répète et persiste au point de devenir la seule
préoccupation du joueur. L’intéressé devient alors un joueur pathologique. Pour
lutter contre ce type de dépendance, aux conséquences sanitaires et sociales
parfois dramatiques, Dr Zinsou Selom Degboe, Psychologue
clinicien/Psychothérapeute au Service de Psychiatrie et de Psychologie Médicale
(SPPM), Spécialiste des addictions au CHU Campus (Lomé), Responsable du volet
Recherche et Etudes à l’ONG Recherche Action Prévention Accompagnement des
Addictions (RAPAA) livre des précieux conseils.
Santé-Education
: De quelle manière la cherté de la vie accentue-t-elle les addictions ?
Dr Zinsou
Selom Degboe : Du point
de vue épidémiologique, la cherté de la vie peut contribuer à l’augmentation de
la prévalence des addictions. Il est documenté depuis plusieurs années dans la
littérature scientifique que ce facteur précipite de nombreux troubles mentaux
à savoir la dépression, les troubles bipolaires, l’anxiété, la schizophrénie,
des troubles de sommeil, des conduites suicidaires.
Ces
troubles peuvent à leur tour devenir des facteurs précipitants des addictions
aux substances ou comportementales. Partant de ce postulat, doit-on se
demander, comment serait-il différent pour ce qui est des addictions, un autre
trouble mental ?
Qu’en
est-il de l’addiction aux jeux d’argent ?
De
l’anglicisme, l’addiction est une dépendance par rapport à une chose ou une
occupation. Ici, l’addiction aux jeux de hasard et d’argent (JHA), pour être
complet, est un type d’addiction comportementale autrement d’une dépendance à
la pratique excessive des jeux de hasard et d’argent dont le contrôle échappe à
ce dernier avec une envie incessante de parier la prochaine fois en dépit des
conséquences dans la vie de la personne addicte.
Il s’agit
d’un trouble mental reconnu par l’OMS et classé dans les différentes
nosographies internationales comme la classification internationale des
maladies, 10e révision (CIM-10) de l’OMS et de la dernière et cinquième édition
du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, et des troubles
psychiatriques (DSM-5) des Américains, et ce depuis 1993.
Pourquoi
les gens s’adonnent aux JHA ?
Beaucoup
de facteurs poussent les gens à s’adonner à cette pratique, parmi lesquels : le
chômage, l’âge, le sexe, les troubles concomitants comme les troubles de
personnalité ou l’hyperimpulsivité, les troubles bipolaires, surtout de type 1,
le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) les
addictions aux substances (alcool, tabac, la cocaïne, l’héroïne, le cannabis,
les boissons énergisantes). Car les personnes ayant un problème avec une
substance ont besoin d’argent pour payer leur dose quotidienne. Il y a d’autres
causes entre autres la précarité, le faible pouvoir d’achat des travailleurs ou
des retraités, les situations stressantes de la vie de couple voire de famille.
Quels sont
les symptômes d’une addiction aux JHA ?
L’addiction aux JHA se manifeste par deux
symptômes phares, communs à tout type d’addictions : substances ou
comportementales à savoir la perte du contrôle de cette pratique, et
l’incapacité d’arrêter la pratique malgré la volonté et les multiples
conséquences dans la vie du joueur.
Du moment
où une personne joue beaucoup, trop souvent et trop longtemps, il doit se poser
des questions sur sa pratique. Cependant, il revient aux cliniciens,
spécialistes de la question de confirmer ou d’infirmer la présence de ce
trouble chez un joueur sur une période de 12 mois de pratique.
Comment
les reconnaître ?
Malheureusement, on ne peut pas à vue d’œil, dire que telle personne est un joueur pathologique, car l’addiction aux JHA se limite uniquement à la dépendance psychique. Elle n’entraine pas de symptômes somatiques chez la personne addicte.

Quelles
peuvent être les conséquences d’une addiction aux JHA ?
Les conséquences négatives que peut engendrer
l’addiction JHA sont d’ordre financier, professionnel, social et sanitaire.
Ainsi, on note la paupérisation due à des pertes financières importantes avec
des implications graves, des difficultés professionnelles, un absentéisme plus
important et des difficultés relationnelles pouvant entrainer une perte
d’emploi, des problèmes de santé avec une fréquence importante de dépression,
d’angoisse et risques de polyaddition ou la présence simultanée des addictions
aux substances et comportementales chez une même personne. On peut citer
notamment les problèmes de consommation d’alcool et d’autres types de drogues,
des taux plus élevés de suicide, les problèmes familiaux (des séparations, des
divorces), et la criminalité pour continuer à jouer.
Quel
comportement adopter pour se débarrasser de son addiction ?
Pour se
remettre de l’addiction aux JHA, la personne dépendante a besoin d’une prise en
charge spécialisée, assurée par une équipe pluridisciplinaire (psychiatre,
psychologue, médecin généraliste, assistant social, infirmier, éducateur
spécialisé). Ceci pour une prise en charge personnalisée de cette dépendance
psychique et simultanée des autres troubles qui en découlent, sans oublier le
soutien de son entourage.
Faut-il
privilégier une réduction progressive ou plutôt une coupure nette avec cet
univers ?
D’autant
plus que l’addiction aux JHA n’entraine pas de dépendance physique, l’approche
privilégiée est d’aller vers un arrêt brusque de cette pratique. Car l’arrêt
brusque ne va pas entrainer de symptômes de manques. Mais il faut s’assurer que
le joueur pathologique n’est pas addict à une substance notamment l’alcool, la
cocaïne et autres.
Quel
peut-être le rôle des proches pour accompagner une personne qui cherche à se
débarrasser de son addiction aux JHA ?
Le soutien
de l’entourage du joueur pathologique est très important dans la prise de
décision de se soigner, de se maintenir dans sa récupération. Ceci pour ne pas
chuter voire rechuter.
Comment
s’effectue une prise en charge hospitalière pour ce type d’addiction ?
La prise
en charge hospitalière de ce type d’addiction se fera du moment où la personne
prend la décision de se faire aider par un spécialiste. Et une fois le dépistage fait, la personne va
passer par une évaluation pour identifier les différents axes de la vie de la
personne pour prendre en compte l’approche biopsychosociale.
A l’issue
de l’évaluation, la thérapeutique va être définie selon la gravité du trouble
que présente la personne. Il s’agira de
la prise en charge pharmacologique pour les maladies concomitantes que vont
présenter le joueur et la prise en charge non pharmacologique. Pour ce qui est de la dépendance psychique,
elle concerne les différents modèles d’apprentissage basés sur les schémas
cognitifs particuliers.
On peut
citer notamment les pensées erronées spécifiques du jeu, qui contribuent au
maintien du problème de jeu, leur vulnérabilité psychologique qui repose aussi
sur une vulnérabilité biologique, et affecte l’ensemble du fonctionnement psychosocial de l’individu.
Votre mot
de fin
J’invite
la population togolaise et d’ailleurs à considérer dorénavant l’addiction aux
JHA comme un trouble mental et à demander de l’aide aux spécialistes pour se
remettre. Vous pouvez sortir de ce
cercle vicieux qui à la longue va engendrer d’autres complications dans votre
vie. Au Togo, vous pouvez avoir accès à des spécialistes de l’addiction dans
les trois CHU, l’hôpital psychiatrique de Zébé ; à la limite à un spécialiste
de santé mentale dans les centres hospitaliers régionaux et certains Centres
Hospitaliers Préfectoraux (CHP) ou centres de santé confessionnels.
Propos recueillis par Abel OZIH