Nous acceptons les paiements via santé éducation

Suicide : apprendre à écouter

Suicide : apprendre à écouter
Extrait de l'article: Longtemps entourée de silence, de tabous et parfois de jugements, la question du suicide reste difficile à aborder au Togo. Pourtant, les recommandations internationales montrent qu’il est possible d’agir. Prévenir le suicide ne relève ni du seul...

Longtemps entourée de silence, de tabous et parfois de jugements, la question du suicide reste difficile à aborder au Togo. Pourtant, les recommandations internationales montrent qu’il est possible d’agir. Prévenir le suicide ne relève ni du seul médecin, ni de la seule famille, ni de l’État : c’est une responsabilité collective, dans laquelle chacun doit toutefois jouer un rôle précis.

Le suicide est l’une des réalités les plus difficiles auxquelles une société puisse être confrontée. Derrière chaque décès, il y a une personne, une histoire, une famille et une communauté profondément marquées.

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), à l’échelle mondiale, toutes les 40 secondes, une personne met fin à ses jours et toutes les trois secondes, une personne fait une tentative de suicide. De plus, 800.000 à 1.000.000 de personnes se suicideraient chaque année et 79 % de tous les suicides ont lieu dans les pays à revenus faibles et intermédiaires.

L’Afrique n’est pas épargnée par le phénomène. Les données de l’OMS dégagent un taux moyen de 12 suicides pour 100.000 habitants, taux qui est de 10,5 au niveau mondial. En moyenne, les hommes africains se suicident nettement plus que les femmes.

Au Togo, la situation ne semble pas s’améliorer. Selon les dernières données de l'OMS publiées en 2020, les décès par suicide ont atteint 711 ou 1.43% des décès totaux. Selon les données du Ministère de la Sécurité et de la Protection Civile, au 2ème semestre de l’année 2021, on a enregistré 46 cas de suicide :  36 sont faits par pendaison, 5 par noyade, 4 par arme à feu, et 1 par inondation.  La répartition par sexe indique que 76.26% sont des hommes et 21,74% des femmes. Cette situation est encore confirmée par le rapport de l’OMS publié en septembre 2019 qui classe le Togo au 8ème rang des pays africains où l’on se suicide le plus.

L’OMS rappelle également que le phénomène est complexe : ses déterminants peuvent être sociaux, psychologiques, biologiques, culturels et environnementaux. Il serait donc réducteur de chercher une cause unique à chaque passage à l’acte.

Au Togo, la question doit être abordée avec la même prudence. Il ne s’agit ni de dramatiser, ni de minimiser, mais de reconnaître qu’une politique de prévention efficace nécessite d’abord de pouvoir parler du problème, produire des données fiables et faciliter l’accès à l’aide. Le silence n'est pas une stratégie de prévention.

Parler ouvertement du suicide ne pousse pas une personne à passer à l’acte. Au contraire, une conversation peut lui permettre d’exprimer sa souffrance et de reconsidérer sa décision.

C’est une nuance essentielle : « écouter ne signifie pas diagnostiquer ». Un proche peut écouter et accompagner sans prétendre remplacer un psychologue, un psychiatre ou un autre professionnel formé.

Le Togo a un cadre stratégique : le défi est désormais celui de l’action

Le Togo dispose d’un Plan stratégique de santé mentale 2024-2027. Ce document national place notamment au cœur de son approche la prévention, l’accès aux soins, l’intégration de la santé mentale dans le système de santé et la collaboration entre différents secteurs. Il insiste également sur l’empathie, le respect de la dignité, la participation communautaire et la réduction de la stigmatisation.

Cette orientation est importante car la santé mentale ne peut être traitée uniquement dans les services psychiatriques.

Encore faut-il que les orientations stratégiques soient suffisamment traduites dans la réalité quotidienne telle que le personnel qualifié, les services accessibles, les médicaments disponibles, les mécanismes d’orientation, la sensibilisation et le suivi des personnes en difficulté. C’est là que se trouve probablement l’un des principaux défis.

L’OMS rapportait en juin 2026 que le Togo comptait moins de dix psychiatres agréés pour une population de plus de huit millions d’habitants, tout en soulignant les difficultés particulières d’accès aux soins de santé mentale dans les zones rurales.  Ces chiffres permettent de comprendre pourquoi la prévention ne peut pas reposer uniquement sur les spécialistes.

Que peut faire la population ?

La population constitue le premier environnement dans lequel une personne évolue. Un collègue, un voisin, un camarade de classe, un ami ou un membre de la famille peut parfois être le premier à constater qu’une personne ne va pas bien.

Il ne s’agit pas de rechercher systématiquement des « signes de suicide » chez tout individu triste ou silencieux. Il s’agit plutôt d’encourager une culture dans laquelle exprimer une souffrance n’est pas automatiquement considéré comme une faiblesse.

Lorsqu’une personne semble profondément en détresse, l’attitude la plus utile peut être de l’écouter sans jugement, de rester en contact avec elle et de l’encourager à rechercher une aide adaptée. Et lorsqu’une situation semble urgente, il ne faut pas rester seul face au problème : les services de santé, les professionnels compétents ou les services d’urgence doivent être sollicités rapidement.

Les familles : soutenir sans porter seules la responsabilité

La famille occupe une place centrale dans la prévention. Mais il faut aussi éviter une erreur : culpabiliser les familles lorsqu’un suicide survient.

Dire qu’une famille aurait forcément dû voir venir le drame est souvent injuste. Certaines personnes dissimulent leur souffrance, certaines crises surviennent rapidement et les proches ne disposent pas toujours des connaissances nécessaires pour identifier une situation à risque.

Le rôle de la famille est donc avant tout de maintenir le dialogue, d’éviter l’isolement lorsque cela est possible et de faciliter l’accès à une aide professionnelle. La prévention doit également permettre aux familles elles-mêmes d’être accompagnées.

L’école : prévenir avant la crise

Tout récemment, après les résultats de fin d’année scolaire 2025-2026, il y a eu une vague de jeunes élèves qui se sont donnés la mort. Cette période a déclenché chez la population des questions. Les établissements scolaires et universitaires représentent un autre espace essentiel.

Les jeunes peuvent être confrontés à des difficultés scolaires, familiales, relationnelles ou économiques, mais aussi à l’isolement, au harcèlement ou à une pression importante concernant leur avenir.

L’OMS recommande notamment de favoriser les compétences socioémotionnelles chez les adolescents. L’objectif n’est pas de transformer les enseignants en psychologues, mais de permettre aux jeunes de mieux gérer certaines difficultés et surtout de savoir demander de l’aide.  Cela suppose aussi la mise en place de mécanismes simples d’orientation : lorsqu’un enseignant ou un responsable constate une situation préoccupante, il doit savoir vers qui orienter le jeune.

Les professionnels de santé : détecter, prendre en charge et suivre

Le système de santé joue évidemment un rôle majeur. La prévention passe par l’identification précoce des personnes en détresse, l’évaluation de leur situation, la prise en charge et le suivi.

L’OMS recommande précisément ces quatre étapes : identifier, évaluer, prendre en charge et suivre les personnes concernées par des comportements suicidaires.

Mais pour que cela fonctionne, les professionnels doivent disposer de formations, de moyens et de structures vers lesquelles orienter les patients.

Le renforcement des soins de santé mentale au niveau primaire pourrait donc constituer un levier important, notamment dans les zones éloignées des grands centres urbains.

L’État : financer, coordonner et évaluer

La responsabilité des pouvoirs publics est particulière. L’État doit créer les conditions permettant aux autres acteurs d’agir : politiques publiques, financement, formation des professionnels, disponibilité des soins, collecte des données et coordination entre les secteurs.

Le Plan stratégique de santé mentale 2024-2027 du Togo prévoit justement une approche interdisciplinaire et intersectorielle, associant notamment la santé, l’éducation, le social, la justice et d’autres domaines.

Cette approche correspond aux recommandations de l’OMS, qui considère que la prévention du suicide doit mobiliser plusieurs secteurs : santé, éducation, travail, agriculture, justice, médias et autres acteurs. Autrement dit, le ministère de la Santé ne peut pas être le seul ministère concerné.

 

 

Les leaders religieux et traditionnels : des alliés, pas des substituts

Dans une société où les responsables religieux et traditionnels jouent un rôle important dans la vie communautaire, leur contribution peut être précieuse. Ils peuvent contribuer à réduire la stigmatisation, encourager les personnes en difficulté à parler et les orienter vers des structures adaptées. Mais une distinction doit être clairement établie. L’accompagnement spirituel ou communautaire peut compléter la prise en charge médicale et psychologique, mais ne doit pas systématiquement la remplacer.

La prévention efficace n’est pas une compétition entre médecine, religion et tradition. Elle repose sur la complémentarité.

Les médias : informer sans exposer ni glorifier

Le rôle des médias est particulièrement sensible. Lorsqu’un suicide survient, le journaliste doit informer sans transformer le drame en spectacle.

L’OMS recommande une couverture médiatique responsable et met notamment en garde contre le sensationnalisme et la description détaillée des méthodes utilisées. Elle recommande également de mettre en avant les possibilités d’aide et les récits favorisant l’espoir et le rétablissement.

Un bon traitement journalistique devrait donc répondre à une question simple : « Après avoir lu ou regardé ce reportage, le public est-il mieux informé sur la prévention et l’accès à l’aide ? » Si la réponse est oui, le média remplit une véritable fonction de santé publique.

Prévenir le suicide ne signifie pas promettre qu’aucun drame ne se produira jamais. Cela signifie créer davantage de possibilités pour qu’une personne en détresse puisse être entendue, accompagnée et prise en charge avant qu’il ne soit trop tard.

Raymond DZAKPATA

Sources : « Organisation mondiale de la Santé (OMS) - Suicide : principaux faits et stratégies de prévention. » ; « Ministère de la Santé, de l’Hygiène publique et de l’Accès universel aux soins du Togo - Plan stratégique de santé mentale 2024-2027 » & « OMS – Bureau Afrique -Togo : réussir le pari de la santé mentale en milieu rural, 17 juin 2026 »

Auteur
santé éducation
Rédacteur
Raymond DZAKPATA

Longtemps entourée de silence, de tabous et parfois de jugements, la question du suicide reste difficile à aborder au Togo. Pourtant, les recommandations internationales montrent qu’il est possible d’agir. Prévenir le suicide ne relève ni du seul...

VOUS POURRIEZ AUSSI AIMER