Suicide : apprendre à écouter
- Posted on 11/09/2026 17:42
- Film
- By raymonddzakpata@sante-education.tg
Extrait de l'article: Longtemps entourée de silence, de tabous et parfois de jugements, la question du suicide reste difficile à aborder au Togo. Pourtant, les recommandations internationales montrent qu’il est possible d’agir. Prévenir le suicide ne relève ni du seul...
Longtemps
entourée de silence, de tabous et parfois de jugements, la question du suicide
reste difficile à aborder au Togo. Pourtant, les recommandations
internationales montrent qu’il est possible d’agir. Prévenir le suicide ne
relève ni du seul médecin, ni de la seule famille, ni de l’État : c’est une
responsabilité collective, dans laquelle chacun doit toutefois jouer un rôle
précis.
Le
suicide est l’une des réalités les plus difficiles auxquelles une société
puisse être confrontée. Derrière chaque décès, il y a une personne, une
histoire, une famille et une communauté profondément marquées.
Selon
l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), à l’échelle mondiale, toutes les 40
secondes, une personne met fin à ses jours et toutes les trois secondes, une
personne fait une tentative de suicide. De plus, 800.000 à 1.000.000 de
personnes se suicideraient chaque année et 79 % de tous les suicides ont lieu
dans les pays à revenus faibles et intermédiaires.
L’Afrique
n’est pas épargnée par le phénomène. Les données de l’OMS dégagent un taux
moyen de 12 suicides pour 100.000 habitants, taux qui est de 10,5 au niveau
mondial. En moyenne, les hommes africains se suicident nettement plus que les
femmes.
Au
Togo, la situation ne semble pas s’améliorer. Selon les dernières données de
l'OMS publiées en 2020, les décès par suicide ont atteint 711 ou 1.43% des
décès totaux. Selon les données du Ministère de la Sécurité et de la Protection
Civile, au 2ème semestre de l’année 2021, on a enregistré 46 cas de
suicide : 36 sont faits par pendaison, 5
par noyade, 4 par arme à feu, et 1 par inondation. La répartition par sexe indique que 76.26%
sont des hommes et 21,74% des femmes. Cette situation est encore confirmée par
le rapport de l’OMS publié en septembre 2019 qui classe le Togo au
8ème rang des pays africains où l’on se suicide le plus.
L’OMS
rappelle également que le phénomène est complexe : ses déterminants peuvent
être sociaux, psychologiques, biologiques, culturels et environnementaux. Il
serait donc réducteur de chercher une cause unique à chaque passage à l’acte.
Au
Togo, la question doit être abordée avec la même prudence. Il ne s’agit ni de
dramatiser, ni de minimiser, mais de reconnaître qu’une politique de prévention
efficace nécessite d’abord de pouvoir parler du problème, produire des données
fiables et faciliter l’accès à l’aide. Le silence n'est pas une stratégie de
prévention.
Parler
ouvertement du suicide ne pousse pas une personne à passer à l’acte. Au
contraire, une conversation peut lui permettre d’exprimer sa souffrance et de
reconsidérer sa décision.
C’est
une nuance essentielle : « écouter ne signifie pas diagnostiquer ».
Un proche peut écouter et accompagner sans prétendre remplacer un psychologue,
un psychiatre ou un autre professionnel formé.
Le
Togo a un cadre stratégique : le défi est désormais celui de l’action
Le
Togo dispose d’un Plan stratégique de santé mentale 2024-2027. Ce document
national place notamment au cœur de son approche la prévention, l’accès aux
soins, l’intégration de la santé mentale dans le système de santé et la
collaboration entre différents secteurs. Il insiste également sur l’empathie,
le respect de la dignité, la participation communautaire et la réduction de la
stigmatisation.
Cette
orientation est importante car la santé mentale ne peut être traitée uniquement
dans les services psychiatriques.
Encore
faut-il que les orientations stratégiques soient suffisamment traduites dans la
réalité quotidienne telle que le personnel qualifié, les services
accessibles, les médicaments disponibles, les mécanismes d’orientation, la sensibilisation
et le suivi des personnes en difficulté. C’est là que se trouve
probablement l’un des principaux défis.
L’OMS
rapportait en juin 2026 que le Togo comptait moins de dix psychiatres agréés
pour une population de plus de huit millions d’habitants, tout en soulignant
les difficultés particulières d’accès aux soins de santé mentale dans les zones
rurales. Ces
chiffres permettent de comprendre pourquoi la prévention ne peut pas reposer
uniquement sur les spécialistes.
Que
peut faire la population ?
La
population constitue le premier environnement dans lequel une personne évolue. Un
collègue, un voisin, un camarade de classe, un ami ou un membre de la famille
peut parfois être le premier à constater qu’une personne ne va pas bien.
Il
ne s’agit pas de rechercher systématiquement des « signes de suicide » chez
tout individu triste ou silencieux. Il s’agit plutôt d’encourager une culture
dans laquelle exprimer une souffrance n’est pas automatiquement considéré comme
une faiblesse.
Lorsqu’une
personne semble profondément en détresse, l’attitude la plus utile peut être de
l’écouter sans jugement, de rester en contact avec elle et de l’encourager à
rechercher une aide adaptée. Et lorsqu’une situation semble urgente, il ne
faut pas rester seul face au problème : les services de santé, les
professionnels compétents ou les services d’urgence doivent être sollicités
rapidement.
Les
familles : soutenir sans porter seules la responsabilité
La
famille occupe une place centrale dans la prévention. Mais il faut aussi éviter
une erreur : culpabiliser les familles lorsqu’un suicide survient.
Dire
qu’une famille aurait forcément dû voir venir le drame est souvent injuste.
Certaines personnes dissimulent leur souffrance, certaines crises surviennent
rapidement et les proches ne disposent pas toujours des connaissances
nécessaires pour identifier une situation à risque.
Le
rôle de la famille est donc avant tout de maintenir le dialogue, d’éviter
l’isolement lorsque cela est possible et de faciliter l’accès à une aide
professionnelle. La prévention doit également permettre aux familles
elles-mêmes d’être accompagnées.
L’école
: prévenir avant la crise
Tout
récemment, après les résultats de fin d’année scolaire 2025-2026, il y a eu une
vague de jeunes élèves qui se sont donnés la mort. Cette période a déclenché
chez la population des questions. Les établissements scolaires et
universitaires représentent un autre espace essentiel.
Les
jeunes peuvent être confrontés à des difficultés scolaires, familiales,
relationnelles ou économiques, mais aussi à l’isolement, au harcèlement ou à
une pression importante concernant leur avenir.
L’OMS recommande notamment de favoriser les compétences socioémotionnelles chez les adolescents. L’objectif n’est pas de transformer les enseignants en psychologues, mais de permettre aux jeunes de mieux gérer certaines difficultés et surtout de savoir demander de l’aide. Cela suppose aussi la mise en place de mécanismes simples d’orientation : lorsqu’un enseignant ou un responsable constate une situation préoccupante, il doit savoir vers qui orienter le jeune.
Les
professionnels de santé : détecter, prendre en charge et suivre
Le
système de santé joue évidemment un rôle majeur. La prévention passe par
l’identification précoce des personnes en détresse, l’évaluation de leur
situation, la prise en charge et le suivi.
L’OMS
recommande précisément ces quatre étapes : identifier, évaluer, prendre en
charge et suivre les personnes concernées par des comportements suicidaires.
Mais
pour que cela fonctionne, les professionnels doivent disposer de formations, de
moyens et de structures vers lesquelles orienter les patients.
Le
renforcement des soins de santé mentale au niveau primaire pourrait donc
constituer un levier important, notamment dans les zones éloignées des grands
centres urbains.
L’État
: financer, coordonner et évaluer
La
responsabilité des pouvoirs publics est particulière. L’État doit créer les
conditions permettant aux autres acteurs d’agir : politiques publiques,
financement, formation des professionnels, disponibilité des soins, collecte
des données et coordination entre les secteurs.
Le
Plan stratégique de santé mentale 2024-2027 du Togo prévoit justement une
approche interdisciplinaire et intersectorielle, associant notamment la
santé, l’éducation, le social, la justice et d’autres domaines.
Cette
approche correspond aux recommandations de l’OMS, qui considère que la
prévention du suicide doit mobiliser plusieurs secteurs : santé, éducation,
travail, agriculture, justice, médias et autres acteurs. Autrement dit, le
ministère de la Santé ne peut pas être le seul ministère concerné.
Les
leaders religieux et traditionnels : des alliés, pas des substituts
Dans
une société où les responsables religieux et traditionnels jouent un rôle
important dans la vie communautaire, leur contribution peut être précieuse. Ils
peuvent contribuer à réduire la stigmatisation, encourager les personnes en
difficulté à parler et les orienter vers des structures adaptées. Mais une
distinction doit être clairement établie. L’accompagnement spirituel ou
communautaire peut compléter la prise en charge médicale et psychologique, mais
ne doit pas systématiquement la remplacer.
La
prévention efficace n’est pas une compétition entre médecine, religion et
tradition. Elle repose sur la complémentarité.
Les
médias : informer sans exposer ni glorifier
Le
rôle des médias est particulièrement sensible. Lorsqu’un suicide survient, le
journaliste doit informer sans transformer le drame en spectacle.
L’OMS
recommande une couverture médiatique responsable et met notamment en garde
contre le sensationnalisme et la description détaillée des méthodes utilisées.
Elle recommande également de mettre en avant les possibilités d’aide et les
récits favorisant l’espoir et le rétablissement.
Un
bon traitement journalistique devrait donc répondre à une question simple :
« Après avoir lu ou regardé ce reportage, le public est-il mieux
informé sur la prévention et l’accès à l’aide ? » Si la réponse est
oui, le média remplit une véritable fonction de santé publique.
Prévenir
le suicide ne signifie pas promettre qu’aucun drame ne se produira jamais. Cela
signifie créer davantage de possibilités pour qu’une personne en détresse
puisse être entendue, accompagnée et prise en charge avant qu’il ne soit trop
tard.
Raymond
DZAKPATA
Sources :
« Organisation
mondiale de la Santé (OMS) - Suicide : principaux faits et stratégies de
prévention. » ; « Ministère de la Santé, de l’Hygiène publique
et de l’Accès universel aux soins du Togo - Plan stratégique de santé mentale
2024-2027 » & « OMS – Bureau Afrique -Togo : réussir le pari
de la santé mentale en milieu rural, 17 juin 2026 »