Morsures de serpent au Togo : derrière les milliers de cas, des vies brisées par les retards de soins
- Posted on 23/10/2026 16:21
- Film
- By raymonddzakpata@sante-education.tg
Extrait de l'article: Plus de 4 000 cas d’envenimation par morsure de serpent sont enregistrés chaque année dans les formations sanitaires au Togo, avec des décès, mais aussi des séquelles pouvant entraîner des incapacités durables. Derrière ces statistiques se trouvent..
Plus
de 4 000 cas d’envenimation par morsure de serpent sont enregistrés chaque
année dans les formations sanitaires au Togo, avec des décès, mais aussi des
séquelles pouvant entraîner des incapacités durables. Derrière ces statistiques
se trouvent des victimes confrontées à la peur, au retard de prise en charge,
au recours aux traitements traditionnels et, parfois, aux difficultés d’accès
au sérum antivenimeux.
Plus
de 4 000 personnes sont victimes chaque année de morsures de serpents au Togo,
a indiqué le coordonnateur national du programme de lutte contre les Maladies
tropicales négligées (MTN), Dr Gnossiké Piham, lors d’une conférence de presse,
le mercredi 23 septembre à Lomé. Selon les responsables sanitaires, au cours de
la période allant de 2020 à 2025, le Togo a enregistré 17 942 cas de morsures
de serpent, dont 268 décès.
Le
rapport de performances 2024 précise également que 2 % des patients reçus ont
quitté les structures sanitaires ou se sont évadés faute de moyens financiers.
Ces chiffres montrent l’ampleur d’un problème qui touche particulièrement les
populations rurales et les personnes exerçant des activités agricoles.
Des victimes qui arrivent parfois trop tard
Au
Togo, plusieurs drames rapportés par les médias montrent les conséquences du
retard dans la prise en charge. En novembre 2022, une écolière de l’EPP
Sessaro, dans la préfecture de Sotouboua, est décédée après avoir été mordue
par un serpent lors d’une activité dans un champ. Selon le rapport de la
Direction régionale de l’éducation rapporté par le site « Togo Breakingnews »,
la victime aurait d’abord été conduite chez un guérisseur, où elle serait
restée environ trois jours avant son évacuation vers une structure sanitaire. Ce
cas illustre l’un des principaux obstacles à une prise en charge efficace : le
temps perdu avant l’arrivée dans une formation sanitaire. Le drame avait
suscité des réactions au sein du système éducatif et sanitaire.
Un
autre cas, survenu à Sotouboua en octobre 2023, a également mis en évidence les
difficultés de prise en charge des victimes. Une fillette de 11 ans, mordue par
un serpent, avait été conduite au Centre hospitalier préfectoral de Sotouboua
avant d’être orientée vers le Centre hospitalier régional de Sokodé. Selon les
informations rapportées par le site « Togo breakingnews », elle
devait recevoir un sérum antivenimeux, mais son état s’est aggravé pendant le
trajet et elle est décédée. L’affaire
avait provoqué une controverse sur la prise en charge de la victime et la
disponibilité du sérum antivenimeux. Le collectif des syndicats de santé avait
demandé que les responsabilités soient clairement établies, soulignant que
plusieurs facteurs pouvaient être examinés, notamment le retard avant l’arrivée
à l’hôpital et la disponibilité du traitement.
« Pas de sérums antivenimeux »
La
question de la disponibilité du sérum a également été soulevée par des
professionnels de santé. Le secrétaire général du Syndicat National des
Praticiens Hospitaliers du Togo (SYNPHOT), Dr Gilbert Tsolenyanu, avait évoqué
avoir été témoin d’un cas de morsure pris en charge après plusieurs jours au
CHP de Sotouboua, a rapporté le site « Togo breakingnews ». « Au CHP
Sotouboua (...), j’ai été témoin d’un cas de morsure de plus de 3 jours. Pas de
sérums antivenimeux, ni poches de sang… Un enfant a même été évacué », avait-il
témoigné. Cette situation montre que le retard de consultation n’est pas le
seul défi. L’accès effectif au traitement dans les structures sanitaires constitue
également un maillon essentiel de la chaîne de prise en charge.
En
octobre 2023, un article publié sur le site « AfreePress », « Vente
illégale de médicaments au CHU Kara : Le collectif des syndicats de la santé du
Togo situe les responsabilités », a soulevé la question de la disponibilité du
sérum antivenimeux au CHU de Kara après l’admission d’un patient mordu par un
serpent. Selon le Collectif des syndicats de la santé du Togo, la pharmacie
hospitalière était alors en rupture de sérum antivenimeux. Le collectif avait
également dénoncé des ruptures récurrentes de ce produit dans les régions de
Kara, des Savanes et de la Centrale.
Des conséquences qui dépassent la survie
Survivre
à une morsure ne signifie pas toujours retrouver immédiatement une vie normale.
Un cas clinique « Nécrose du membre inférieur chez un adolescent : à
propos d’un cas négligé d’envenimation ophidienne dans un hôpital rural du sud
Togo », a été publié en 2026 dans La « Revue Médecine Tropicale et
Santé Internationale (MTSI). Il s’agit d’un adolescent togolais de
12 ans, sans antécédents pathologiques connus, a été admis aux urgences pour
une plaie chronique de la jambe droite. L'anamnèse a révélé qu'il avait été
mordu par un serpent un mois plus tôt alors qu'il travaillait dans les champs,
et qu'il avait été traité par la médecine traditionnelle. L'examen a révélé une
gangrène humide étendue de la jambe droite, avec exposition des deux os de la
jambe. Une amputation transfémorale a été réalisée. L'évolution post-opératoire
a été favorable.
Ce
cas fait comprendre que la prise en charge des envenimations est difficile dans
notre pays en raison des consultations tardives et faute d’un traitement
approprié. Ainsi donne-t-il un visage concret au thème retenu pour la
sensibilisation de 2026 : « Les incapacités dues aux envenimations par
morsure de serpent ». Le guide national de prise en charge médicale
des envenimations par morsure de serpent au Togo rappelle d’ailleurs que les
complications peuvent comprendre les déformations des membres ou des parties
touchées, les paralysies ainsi que des troubles trophiques et ischémiques. Il
recommande également un suivi psychologique des patients concernés.
Les zones rurales particulièrement exposées
Selon
le Guide national de prise en charge médicale des envenimations par morsures de
serpents au Togo, 2 176 cas ont été notifiés en 2022. Les personnes âgées de
plus de 15 ans représentaient 76,1 % des cas. La région de la Kara était la
plus touchée (34,5 %), devant les Plateaux (25,4 %) et les Savanes (18,8 %),
avec une létalité de 2,1 %.
Plus
récemment, dans la région Centrale, le directeur régional de la Santé, Dr
N’djao Akawulu, a fait état de 737 morsures de serpent ayant occasionné 11
décès, dans le cadre des données présentées sur les maladies tropicales
négligées. La situation concerne donc directement les agriculteurs, les
travailleurs des champs, les enfants qui accompagnent leurs parents dans les
activités agricoles et les populations vivant dans des zones où les serpents
trouvent facilement refuge.
La peur et les habitudes compliquent parfois la
situation
Dans
certaines communautés, la morsure de serpent continue d’être associée à des
pratiques traditionnelles. Une étude socio-anthropologique « La santé communautaire dans la
région des Savanes, Togo : une étude de cas sur les Commissions Santé dans les
districts sanitaires de Kpendjal, Tandjouaré et Tône », a
documenté le recours à la médecine traditionnelle pour certaines pathologies,
notamment les morsures de serpent. L’étude rapporte notamment le cas d’un
guérisseur de Bougou, dans le Tône, qui déclarait prendre en charge les
victimes de morsures et leur administrer des produits traditionnels. Ces
pratiques et croyances peuvent constituer, selon les situations, un élément de
l’itinéraire thérapeutique des victimes et contribuer à retarder leur recours
aux structures sanitaires.
Pourtant,
le ministère en charge de la Santé insiste sur la nécessité de considérer toute
morsure comme une urgence médicale. « Une morsure de serpent est une urgence
médicale », a rappelé le secrétaire général du ministère en charge de la Santé,
Dr Kokou Wotobe, lors de la conférence de presse du 23 septembre à Lomé.
Aller immédiatement au centre de santé
Les
autorités sanitaires recommandent de garder la victime calme et de limiter ses
mouvements avant de la conduire rapidement dans une formation sanitaire. Le
coordonnateur national du Programme de lutte contre les maladies tropicales
négligées, Dr Gnossike Piham, conseille notamment de calmer la victime, de ne
pas multiplier les interventions sur la plaie et de la conduire rapidement dans
un centre de santé. Il déconseille notamment les scarifications, incisions,
garrots, succion du venin et application de produits traditionnels ou de pierre
noire.
Le
guide national recommande également de porter des chaussures fermées ou des
bottes lors des travaux champêtres et de rester prudent lors du ramassage du
bois de chauffe, de la cueillette ou d’autres activités exposant aux serpents.
Le sérum antivenimeux, un traitement essentiel
Le
sérum antivenimeux constitue le traitement spécifique des envenimations. Pour
faciliter son accès aux victimes, l’État togolais a mis en place une subvention
qui ramène le prix d’une ampoule à 15 000 FCFA, contre un coût annoncé
de 45 000 FCFA sans subvention. Cette mesure vise à réduire la barrière
financière qui peut retarder l’accès au traitement.
La
gestion des sérums antivenimeux est assurée par la Centrale d’achat des
médicaments essentiels et génériques (CAMEG), qui approvisionne les formations
sanitaires. Malgré la subvention, la disponibilité permanente du produit
demeure un défi. Malgré ces efforts, le rapport annuel de performance 2024
signale encore des ruptures ponctuelles de stock et indique que la quantité
moyenne de doses utilisées par patient était de 1,4 au niveau national.
Cette
situation montre que la réduction du prix ne suffit pas à elle seule. Pour une
victime mordue, le sérum doit également être disponible au moment où elle
arrive dans la formation sanitaire. L’enjeu est donc de garantir à la fois un
prix accessible, une disponibilité régulière et une prise en charge rapide.
William O.